CHAPITRE XXII

Jim Hunt se trouvait devant un tribunal : La cour de justice de la Sécurité. C’était une juridiction spéciale et les débats avaient lieu en secret, ce qui était le processus habituel de la Sécurité. Il ne fallait pas que certains faits fussent révélés au public ; par exemple, les détails d’une expérience illégale. La sentence, cependant, serait rendue publique. Du point de vue journalistique, Jim était donc encore intéressant. Il avait, d’une part, réussi une évasion remarquable à bord d’un vaisseau-patrouilleur ; d’autre part, il avait monté un truc publicitaire très habile pour obtenir la révision de son premier procès. Mais au lieu des quarante ou cinquante reporters et photographes qui avaient attendu pour guetter sa reddition au siège de la Sécurité, il n’y en avait plus guère que cinq ou six à entendre sa condamnation.

Le Docteur Obéron, assis au banc des juges, souriait avec suffisance. Il était, sans contredit, un personnage de troisième ordre et n’avait pas souvent l’occasion de bénéficier de tant de publicité. Quand le silence se fit – et le silence s’établit rapidement, parce qu’il n’y avait pas de spectateurs, et que seuls se trouvaient là les quelques reporters accrédités et la police de la Sécurité, – il toussota, puis prononça avec suavité :

— J’ai été délégué par la Sécurité pour examiner ce cas et j’ai entendu tout ce que le prisonnier avait à dire. S’il nie que sa défense ait été entendue, il peut maintenant prendre la parole.

— Elle a été entendue, je le reconnais, dit Jim Hunt, mais par un opiniâtre sot !…

Le docteur eut une expression de commisération.

— Le prisonnier, continua-t-il avec une sorte d’indulgence hautaine, avait été condamné à la prison perpétuelle pour des expériences se rapportant à certaines questions interdites. On l’a trouvé en possession d’un laboratoire parfaitement équipé. Et là, en liaison avec d’autres criminels qui n’ont pas encore été appréhendés, il se livrait à des recherches extrêmement dangereuses…

Le docteur, visiblement satisfait de lui-même, fit alors un discours sur la nécessité de protéger le public contre un savoir dangereux.

— La sentence que j’ai eu l’infortune d’avoir à prononcer, poursuivit-il, condamnait Hunt à la prison perpétuelle. Je l’ai instamment exhorté à révéler les noms de ses complices…

— Il n’y avait pas de complices ! s’écria Jim d’une voix nette. Ce sont les vampires qui transmettent des pensées !

— Maintenant, reprit le Docteur Obéron d’un ton de regret, il se présente de nouveau devant cette cour et, faut-il le dire, dans des circonstances extrêmement suspectes. Il avait au préalable annoncé publiquement qu’il avait capturé une forme de vie étrangère, non terrestre : il prétendait vouloir nous remettre cette créature extra-planétaire pour la faire examiner par nos spécialistes et pour prouver ainsi la véracité des déclarations qu’il ferait en remettant sa prise…

Le docteur toussota, puis :

— Hunt s’est présenté à un poste de la Sécurité. Il portait, semblait-il, la forme de vie en question. À ce moment, une bande de gens, qui étaient sans doute ses complices dans cette mystification montée contre la Sécurité, s’élancèrent sur lui, s’emparèrent de la prétendue petite cage dans laquelle il transportait ostensiblement cette créature invraisemblable, et s’enfuirent. Par la suite, Jim Hunt a demandé que la Sécurité procède à une enquête minutieuse sur ce qu’il déclare être une invasion de créatures extra-terrestres. Il certifie que celles-ci tiennent sous leur domination, par hypnose, toute une partie de notre État, il est difficile de déterminer si Hunt est un imposteur volontaire, d’une audace extraordinaire, ou un individu sujet à des hallucinations…

— L’hallucination, protesta Jim, amer, est du côté de la Sécurité qui a pensé que vous étiez qualifié pour prendre une décision intelligente !…

La suffisance du Docteur Obéron ne fut pas troublée par cette apostrophe.

— La cour constate, continua-t-il, que le prisonnier n’a apporté aucun fait qui puisse amener une révision de son procès. Ses informations sont, soit des mensonges délibérés, soit de pures hallucinations, comme je viens de le dire. La cour ordonne par conséquent qu’il ne soit apporté aucun changement à la condamnation du coupable. Cependant, comme le prisonnier est accusé d’avoir, alors qu’il était en fuite, commis divers crimes, y comprit un meurtre, cette cour ordonne qu’il soit livré au tribunal des causes criminelles pour être jugé sous l’inculpation de crime et, au cas où il serait relâché par ledit tribunal, qu’il soit renvoyé à la prison de la Sécurité afin qu’il y purge sa peine.

Le Docteur Obéron posa pour les photographes et ceux-ci prirent aussi des photos de Jim. C’était la routine. Reporters et photographes savaient tous quel serait le processus : ces photos n’auraient droit qu’aux pages intérieures du journal, et il en serait de même de l’article correspondant. C’était un cas qui n’avait aucune importance…

Jim avait le visage crispé. Tout était inutile désormais. La Terre deviendrait pour les Choses un paradis. Les hommes n’auraient plus d’autres idées que celles que les Choses leur communiqueraient et qui les combleraient d’une satisfaction parfaite, prélude à une mort lente et honteuse. Les hommes, ravis, serviraient, admireraient, adoreraient les Choses qui se nourriraient d’eux…

« DOUX D’AVOIR DES GENS PLUS SAGES VENUS D’UN AUTRE MONDE POUR NOUS DIRE CE QUE NOUS DEVONS FAIRE… IL EST BON QUE NOUS AYONS DES VISITEURS DE MARS… NOUS SERONS HEUREUX DE FAIRE CE QU’ON NOUS ORDONNE… CE SERA BON D’AVOIR DE NOUVEAUX CHEFS QUI NOUS DIRONT CE QUE NOUS DEVONS FAIRE… NOS NOUVEAUX CHEFS SONT BONS… TOUT EST BON MAINTENANT QUE NOUS AVONS DE NOUVEAUX CHEFS… TOUT LE MONDE EST HEUREUX. DES GENS D’UN AUTRE MONDE FONT LE BONHEUR DE TOUS…

Les pensées lui entraient dans le cerveau avec une force de conviction écrasante, décroissaient ensuite jusqu’à n’être plus que de simples suggestions, puis s’enflaient de nouveau pour décroître encore, suivant le rythme avec lequel les Choses établissaient au loin la liaison de leurs esprits puis, soudain, émettaient avec une certitude et une force accablantes.

Jim, à présent qu’il était prisonnier, ne pouvait plus, naturellement, porter son casque de fil de fer. Or, un esprit humain solitaire, sans aide, ne pouvait tenir en respect les pensées unies de milliers de Choses. La rage elle-même était insuffisante.

Jim se rendait compte de ce qui se passait, mais ses pensées étaient comme coincées dans un étau dont elles ne pouvaient se libérer. Son esprit, contre sa volonté, répétait les phrases que les Choses lançaient à l’esprit de tous les hommes.

« … MAINTENANT, TOUS LES HOMMES SERONT HEUREUX POUR TOUJOURS… IL EST BON D’OBÉIR AUX PETITS AMIS… CE QUE LES PETITS AMIS NOUS DISENT DE FAIRE EST TOUJOURS SAGE ET BON… IL EST DOUX D’AIMER LES PETITS AMIS… IL EST HORRIBLE DE NE PAS AIMER LES PETITS AMIS… TOUS LES HOMMES SONT HEUREUX QUAND ILS OBÉISSENT AUX PETITS AMIS… CHACUN EST HEUREUX D’OBÉIR… »

Monotones, irrésistibles, terribles, ces pensées se gonflaient dans le cerveau de Jim. Elles avaient une intensité paralysante. Elles effaçaient celles qui venaient de lui. Sa révolte et sa rage étaient de simples chuchotements plaintifs entre les idées qui lui martelaient le cerveau.

« … NOUS FAISONS NOTRE TRAVAIL ET NOUS ATTENDONS LES ORDRES DES PETITS AMIS… NOUS AGISSONS COMME D’HABITUDE, MAIS NOUS SOMMES HEUREUX PARCE QUE LES PETITS AMIS NOUS DISENT CE QUE NOUS DEVONS FAIRE… QUAND NOUS APPRENONS QUE LES PETITS AMIS DÉSIRENT QUELQUE CHOSE DE NOUS, NOUS CESSONS TOUTE OCCUPATION POUR NE FAIRE QUE CE QU’ILS DEMANDENT… »

Au banc des juges, le Docteur Obéron conclut :

— Il est certain que le prisonnier a tenté de faire du tort à nos nouveaux chefs. Il s’est vraiment vanté d’en avoir tué un et d’en avoir emprisonné un autre dans une cage. Notre devoir est clair. Notre prisonnier sera conduit à nos nouveaux chefs, sur l’heure, pour être jugé par eux…

C’était un cauchemar, Jim le savait, mais il ne pouvait même pas le croire irréel. Cependant, au lieu d’être plein d’horreur, comme dans un cauchemar, il éprouvait une exultation malsaine, une sensation tragique d’heureuse excitation. Des pensées lancinantes le martelaient et il savait qu’il allait à la mort, ou pire encore, mais quand les policiers l’entraînèrent hors de la salle, il sortit avec eux et sur son visage – tout au fond de sa conscience, il s’en rendait compte avec désespoir – un sourire de tranquillité et de paix suprême s’élargissait…

Il se laissa mener sans résistance, tant les pensées qu’il savait n’être pas les siennes lui harcelaient fortement le cerveau. Elles devinrent le chuchotement insistant, insidieux, d’une suggestion… On le conduisait au long d’un couloir, entre des cellules aux murs de fer. Il y avait, sous ses pieds, un blindage de métal, mais pas suffisant pour neutraliser entièrement l’émission, l’assourdissement des ondes mentales ne se remarquerait même pas dans les esprits qui n’étaient pas au préalable conditionnés par la connaissance de cette possibilité horrible : le contrôle de la conscience par d’autres qu’elle-même. Les gens continueraient à contempler ces pensées avec ravissement et obéiraient sans soupçon a ce qui leur paraîtrait être leur propre conscience.

Mais Jim, lui, était malgré tout entraîné à lutter contre le pouvoir des vampires. Brusquement, alors que les policiers l’encadraient, sa gorge se serra de rage et le dégoût l’emplit d’horreur, ce qui réduisit à des chuchotements l’intrusion des pensées. Il rageait. Il tremblait de fureur. Son propre cerveau, d’un mouvement rapide et désespéré, prit la direction de sa conscience. Il jeta aux gardes un bref regard ; ils arboraient une expression béate, signe de leur immense satisfaction intérieure. On leur disait qu’ils étaient heureux, que la Terre était devenue un paradis, maintenant que les Petits Amis y étaient. Il n’y avait plus de tristesse, plus de chagrin, plus de peine, plus de pauvreté, plus de misère. Tout était doux… doux… doux…

Jim, la voix affermie par l’effort qu’il faisait pour ne pas laisser transpercer sa colère, leur adressa la parole :

— Tout le monde doit faire ce que commandent les Petits Amis, dit-il, calme.

Les gardes qui l’accompagnaient approuvèrent. Ils avaient des sourires rêveurs, paisibles. On ne discute pas ses propres pensées. Pour eux, ce que leur disait leur propre esprit était absolument digne de foi.

— Les Petits Amis, reprit Jim, toujours aussi calme, ne pensent pas que je puisse les servir. J’ai essayé de leur faire du mal. Je dois mourir.

Les gardes approuvèrent encore.

— Tout le monde obéit aux Petits Amis, continua Jim d’une voix tranquille. Ils me disent de me tuer. Donnez-moi un revolver. C’est un ordre des Petits Amis. Je dois me tuer.

Les gardes se regardèrent, abasourdis. Mais leurs pensées – celles qu’ils croyaient être les leurs – assuraient que personne ne pouvait désobéir aux Petits Amis. Personne ne pouvait résister, ni même penser à résister à un ordre des Petits Amis. Tous devaient…

Jim tendit la main sans hâte. Si son geste avait été rapide, peut-être l’habitude aurait-elle amené les gardes à réagir normalement. Mais ils étaient obnubilés par une révélation nouvelle qui les aveuglait. Ils étaient absorbés dans des pensées dont Jim lui-même avaient encore horriblement conscience, tout en marchant dans ce couloir aux murs et au parquet de fer.

Avec une certitude tranquille, Jim tira le revolver de la ceinture de l’un des gardes. Il éleva l’arme, comme pour la porter à sa tempe, et frappa avec fureur.

Le premier garde tournoya, s’écroula. Jim avait porté au second un coup également terrible. Il s’empara d’un second revolver, tremblant d’une fureur qu’il tâchait de rendre encore plus puissante, habité par une haine si féroce qu’il s’abandonna même à l’idée de lâcher des balles dans les deux corps immobiles étendus sur le sol…

Cependant, les pensées des Choses lui revenaient à l’esprit. Dans ce couloir, il pouvait les tenir un moment en respect ; mais il n’avait plus de casque de fil de fer et, s’il sortait, les impulsions émises par les vampires lui empliraient de nouveau toute la conscience, repousseraient et annihileraient de plus en plus ses propres pensées, sa propre volonté…

Au bout du couloir, il vit une table sur laquelle se trouvaient un encrier, des plumes, du papier et, à côté, une corbeille à papiers. Il bondit vers le bureau en attisant sa fureur contre les Choses.

Les papiers s’éparpillèrent autour de lui et il eut un sanglot de rage et de soulagement à la fois. Il était en possession des revolvers des deux gardes ; à sa taille, il portait leur ceinture-cartouchière. Et il était libéré de la domination des Choses ! En cet instant, il était sans doute le seul homme à ne pas absorber l’effroyable influx mental émis par des milliers d’esprits-Choses unis en un seul.

En réalité, il avait l’air d’un fou avec cette corbeille à papier sur la tête ; c’était une corbeille métallique, et il l’avait enfoncée jusque sur ses épaules.